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Jeudi 21 août 2008 4 21 /08 /2008 17:49

Dix ans de recul
Une crise d'abord française
Pour le directeur de la recherche et des études économiques de Natixis, les mauvais chiffres de la croissance sont d'abord dus au retournement du marché immobilier. Circonstance aggravante : la politique du gouvernement «part dans tous les sens» par Patrick Artus


Le Nouvel Observateur. - Croissance en recul de 0,3% au deuxième trimestre, retour de l'inflation, déficit record de la balance commerciale... La France est-elle en train de s'enfoncer dans la récession ?
Patrick Artus. - Je répondrai négativement comme Christine Lagarde, la ministre de l'Economie. Selon la stricte définition technique, la récession est là uniquement quand il y a deux trimestres consécutifs de baisse du produit intérieur brut (PIB). Or, avec le contre-choc pétrolier, l'économie va mécaniquement repartir à la hausse. 10% de baisse du prix du baril, c'est un quart de point de croissance en plus. Nous atteignons déjà une chute de 15%. Donc on ne peut pas dire effectivement que la France soit menacée par la récession.
N. O. - Est-ce un constat rassurant pour autant ?
P. Artus. - Certainement pas. D'autant que l'affirmation de Christine Lagarde selon laquelle nous subirions les conséquences de la crise financière américaine et de la hausse du prix du pétrole ne correspond guère à la réalité. C'est dangereux à la fois pour l'analyse et pour la politique économique. Cela revient à dire, en gros, nous n'y sommes pour rien, attendons que cela se passe, de toute façon, nous ne pouvons pas faire grand-chose. Cela revient aussi à sous-estimer les causes profondes du ralentissement économique. Si nous accusons aujourd'hui ce recul de 0,3%, c'est d'abord en raison du retournement du marché de l'immobilier et de la contraction du crédit. Ce qui n'est pas une conséquence de la crise des subprimes outre-Atlantique, mais... une crise née des évolutions économiques propres de la France.



N. O. - Quelle est la part du ralentissement immobilier et du crédit dans les mauvaises performances du PIB ?
P. Artus. - On peut raisonnablement estimer que les trois quarts du recul sont imputables à l'immobilier et au crédit. Tous les indicateurs vont dans le même sens. L'enquête de la Banque centrale européenne (BCE) vient de confirmer la chute vertigineuse des crédits attribués aux particuliers, tout simplement parce que la demande elle- même s'effondre (rappelons tout de même que les taux d'intérêt n'ont enregistré qu'une hausse limitée à 30-40 points de base). Il y avait 425 000 mises en chantier dans l'immobilier résidentiel à la fin 2007. Il y en aura 100 000 de moins à la fin de cette année. On considère que ce secteur rapporte 5% au PIB. Le calcul est vite fait, 100 000 chantiers en moins, c'est un peu plus d'un point de PIB qui part en fumée. Et je ne parle même pas des plus-values immobilières qui finançaient la consommation. Bref, la croissance a été tirée ces dix dernières années par les ménages et l'immobilier. C'est bel et bien fini.
N. O. - Il n'y a pas d'autres relais de croissance possibles ?
P. Artus. - Si, bien sûr. La demande intérieure est morte, il nous faut donc exporter vers les pays émergents. Mais la France est mal placée dans ce domaine. Elle est très éloignée du modèle allemand, avec ses grosses PME, de 500 à 1 000 salariés, qui vendent massivement à l'étranger. Les produits qu'elle propose ne sont pas assez haut de gamme. Elle n'est pas en mesure d'imposer ses prix. Si l'euro était resté faible, personne ne s'en serait rendu compte. Mais, quand la monnaie européenne s'apprécie de 10%, l'Allemagne baisse ses prix de seulement 2%, alors que la France est obligée de proposer des rabais de 6% à 7%. Evidemment, en ce moment, vu l'appréciation de l'euro, même Porsche perd de l'argent aux Etats-Unis. Mais la limite n'a pas été atteinte aussi rapidement que pour une Renault Clio. Et c'est un énorme handicap.
N. O. - Que préconisez-vous ?
P. Artus. - Certaines pistes explorées par le gouvernement vont dans le bons sens : les pôles de compétitivité, les crédits d'impôt à la recherche, les abattements sur l'impôt sur la fortune (ISF) en faveur des PME... Mais cela ne suffit pas. Le Japon a mis dix ans à être de nouveau innovant sur le plan technologique. Dix ans d'efforts ininterrompus. Le problème, c'est que la politique du gouvernement part dans tous les sens. On a flambé les deniers de l'Etat pour doper la demande. On a distribué de l'argent public aux ménages. Et maintenant il ne reste plus un sou pour stimuler l'offre. Cela fait dix ans que la France perd des parts de marché à l'exportation. Depuis 1997, le recul atteint 40%. Cela ne se résoudra pas en douze mois.
N. O. - La France n'est pourtant pas la seule à être en panne. Toute la zone euro, pour la première fois depuis sa création, accuse une perte de 0,2% de croissance...
P. Artus. - Oui, mais pour des raisons très différentes selon les pays. L'Espagne, même si elle a pu faire illusion, est dans une situation désastreuse depuis dix ans. Avec des gains de productivité négatifs, une croissance uniquement portée par l'immobilier, des créations d'emplois assurées à 90% par la population émigrée. L'Italie n'est guère mieux lotie, malgré quelques niches industrielles, comme le luxe, la sidérurgie spécialisée ou l'équipement de la maison. La Grande-Bretagne est encore trop dépendante de son secteur financier et de son bâtiment. L'Allemagne irait mieux si elle acceptait enfin d'augmenter les salaires, puisque ses coûts de production sont redevenus compétitifs. Le point commun de tous ces pays ? Excepté l'Allemagne, aucun n'a un niveau normal en recherche et développement. La part des investissements des entreprises en nouvelles technologies est seulement de 10% en France, en Italie, en Espagne, contre de 30% à 40% en Allemagne, en Suède, au Japon, aux Etats-Unis. Or la seule façon de s'en sortir, c'est d'accroître ses gains de productivité, et partant son capital technologique. Sinon, hors éléments exceptionnels type boom immobilier, l'Espagne et l'Italie sont condamnées à la croissance zéro jusqu'à la nuit des temps et la France à un petit 1%.
N. O. - Vous trouvez cela plus inquiétant que le -0,3% du deuxième trimestre...
P. Artus. - Bien plus inquiétant. On ne peut se satisfaire d'une croissance si faible. Car, à chaque fois, elle sera mangée par la flambée des matières premières, par le financement des retraites... et il ne restera que des clopinettes aux salariés. La question cruciale n'est pas de savoir si le troisième trimestre sera négatif comme le deuxième trimestre, mais si la seule perspective du quinquennat de Nicolas Sarkozy est de se limiter à 1% de hausse du PIB chaque année, si nous sommes condamnés à la trappe de la croissance lente.

Nathalie Funès

Le Nouvel Observateur


Par EXCOFFIER - Publié dans : Actualité politique nationale
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