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Samedi 23 août 2008 6 23 /08 /2008 19:25

Plongée dans le nombril socialiste

Bonnes feuilles |
vendredi, 22 août 2008 | par Marion Mourgue
« Le Petit socialiste illustré » - en librairie lundi 25 août - devrait faire grincer quelques dents au PS. À quelques jours de l'université d'été de la Rochelle et à deux mois du congrès de Reims, dit de la « rénovation » avec l'élection d'un nouveau Premier secrétaire, le journaliste du « Monde », Jean-Michel Normand, revient avec humour sur cette drôle d'espèce que sont les socialistes ! Royal, Aubry, Delanoë, Hollande et tous les autres… chacun en prend pour son grade.

« Ça y est, la rénovation du Parti socialiste est en marche ! La preuve : depuis le début de l'année 2008, la cage du majestueux escalier d'honneur de la rue de Solférino où trônent les portraits des grandes figures du parti et qui mène au bureau du premier secrétaire a été entièrement repeinte. Un joli rose saumoné, très classe. Il fallait bien commencer par quelque chose », grince Jean-Michel Normand qui décortique avec délices les us et coutumes du PS. Des us et coutumes derrière lesquelles se cachent les guerres de chapelles entre éléphants, les luttes de pouvoir pour les postes, et le « chacun pour soi ». De préférence en tapant sur ses petits copains…

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L'université d'été de la Rochelle s'annonce houleuse
© Cacatie

Un exemple ? La manie des surnoms que se donnent les socialistes entre eux. Vachards, bien sûr ! De « Culbuto » pour François Hollande, à « la Dame aux Caméras » (Ségolène Royal) en passant par « Dark Vador » (Laurent Fabius) ou « la mère Tape-dur » (Martine Aubry) et « Lang de Blois » (Jack Lang), personne n'y échappe. Les socialistes ont de quoi s'habiller entre eux pour les cent prochains hivers à venir… « Les haines recuites s'expriment aussi à travers les surnoms et ce n'est pas un hasard si Laurent Fabius, qui ferraille depuis plus de trente ans au plus haut niveau du PS, est l'un des plus prolifiques créateurs de sobriquets », raille Normand. Ironique, il précise qu'hériter de l'un des ces sobriquets n'est pas forcément un mauvais point : « c'est un gage de notoriété et la reconnaissance d'un certain statut ». S'il le dit…

Le fantôme du père François

Une habitude qui cache en fait l'absence de dynamique politique et c'est bien là où le bât blesse. « Personne n'exige des socialistes qu'ils jettent par-dessus les toits leur folklore plus que centenaire. On leur recommande seulement de gommer ce léger complexe de supériorité (…). On se permet aussi de leur suggérer de se mettre au travail et de condescendre à parler des choses qui intéressent le bon peuple ».

En clair : que les socialistes arrêtent de se concentrer sur la prochaine présidentielle qui n'a lieu que dans quatre ans ! Et qu'ils donnent un contenu à leur projet en se prononçant sur l'éducation, la dette publique, les choix énergétiques, la politique d'immigration… Compris ? Pas sûr… « Au pays merveilleux du PS, tous les enjeux, même les plus minimes, sont systématiquement lus et décodés à travers le prisme de la présidentielle. », balance l'auteur du Petit socialiste illustré.

Conséquence : les gueules de bois électorales au niveau national s'enchaînent, l'absence de ligne cohérente se fait tous les jours un peu plus criante. Et il devient de plus en plus difficile que les socialistes parlent d'une seule voix ! Le fonctionnement du parti socialiste - celui de la rue Solférino et non des élus locaux qui enregistrent des succès retentissants aux élections locales - s'est largement dégradé, remarque, sarcastique, Jean-Michel Normand, « depuis le temps où le père François [Mitterrand] faisait marcher tout le monde à la baguette ».

Mitterrand, justement. Il flotte, rue de Solferino, une profonde mélancolie des années 1980 marquée par l'accession du PS aux affaires nationales : « La période mitterrandienne, celle de l'exercice du pouvoir et du PS version gothique flamboyant, suscite un bourdon empreint d'une nostalgie bien compréhensible dans un parti tricard à l'Élysée depuis que Tonton en a franchi le perron pour la dernière fois ». CQFD.

Depuis Mitterrand - ce qui fait quand même treize ans depuis sa disparition ! - les socialistes sont à la recherche du « petit père du peuple » qui leur fait aujourd'hui tant défaut. Chacun joue des coudes pour tenter de s'imposer. Vu la situation actuelle, il y a du boulot !

Au PS, point d'idées fraîches

D'autant plus que les ambitions sont vives chez les aînés comme chez les petits jeunes. Entendez les quadras du parti : Manuels Valls, Pierre Moscovici, Vincent Peillon ou encore Arnaud Montebourg. « Cela fait trop d'années que les quadras piaffent d'entrer en jeu, mais les plus âgés, ceux qui trustèrent les meilleures places sous l'ère Jospin, ne veulent pas rentrer aux vestiaires ».

Les quadras devront donc patienter : « l'ascenseur social(iste) est brusquement tombé en panne » en 2002. « Derrière leur goût pour la provocation se dissimule une profonde amertume générationnelle », qui explique pour beaucoup « leurs parcours sinusoïdaux et leurs positionnements à géométrie variable ». Pourtant, sans renouvellement du personnel politique, point d'idées fraîches au PS !

D'ailleurs, les courants sont de moins en moins des écoles de pensée et ont tendance à se transformer en simples écuries présidentielles. Où le but du jeu - toujours le même ! - consiste à choisir le bon cheval et faire en sorte qu'il soit sur la grille de départ du Grand Prix.

« Engueulez-vous les uns les autres ! », réclame Normand comme un cri du cœur. « De belles engueulades, des empoignades dont on se souviendra, des prises de bec en bonne et due forme… tout bien considéré, c'est peut-être ce qu'il faut souhaiter aux socialistes ». Du mouvement, des idées, des échanges directs et non par média ou par livre interposé. Comme le rappelle, le journaliste du Monde, les « plus belles victoires » des socialistes - 1981 et 1997 - « furent acquises après de sévères explications sur une ligne politique et pas seulement égocentrique ». Le reste suivra. Compris, les socialistes ?

En avant-première, Bakchich vous propose deux pages extraites du Petit Socialiste illustré.

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Le petit socialiste illustré,
de Jean-Michel Normand
© Jean-Claude Gawsewitch Éditeur

LANG DE BLOIS

« Au temps de sa splendeur, lorsqu'il appartenait encore a la direction du PS et n'avait pas perdu son fauteuil de maire de la pre´fecture du Loir-et-Cher lors des élections municipales de 2001, Jack Lang était « Lang de Blois ». Ce qui, il faut en convenir, est un jeu de mots un peu facile. Le toujours sémillant Jack, en effet, n'est pas celui qui pratique la langue de bois la plus systématique. Et lorsqu'il s'y re´sout, il le fait avec maestria, ciselant des phrases totalement creuses mais qui sonnent joliment, avec plein d'adjectifs formidables. Désormais député du Pas-de-Calais, l'ancien ministre de la Culture a fait ami-ami avec Nicolas Sarkozy en prenant une part active au Comité Balladur pour la réforme des institutions en tant que vice-président. Hélas, malgré tous ses efforts de persuasion, ce grand juriste n'a pu parvenir à convaincre les parlementaires du PS de se rallier au projet présidentiel. Du coup, « Jack » a été soupçonné de pratiquer le dédoublement de personnalité. Docteur Jack, l'opposant socialiste, icône de la gauche, cohabiterait avec Mister Lang, incapable de faire son deuil des ors de la République, taraudé par l'ouverture sarkozyenne.  »

****

« Alors, social-démocrate, réformiste, progressiste ? Il n'existe pas de mots pour dire le projet de société du PS et cette carence témoigne parfaitement de l'apesanteur idéologique dans laquelle évoluent les socialistes français. Car ce dont ils souffrent, c'est d'un déficit de doctrine. Ils sont devenus sociaux-démocrates, mais sont les seuls à ne pas le savoir. Faute d'avoir théorisé leur ralliement à l'économie de marché, à la reconnaissance des contraintes internationales ou à la nécessité de repenser le fonctionnement de l'État providence, ils se sont privés d'une boussole qui leur aurait permis de se définir autrement que par rapport à la droite. Alors qu'il s'agissait de l'acte fondateur d'une mutation profonde de la gauche française, le « virage de la rigueur » de 1983 fut présenté comme une simple « parenthèse » par Lionel Jospin. Aux dernières nouvelles, elle n'est toujours pas refermée. À son crédit, le même Jospin fut l'un des seuls, au PS, à tenter de faire phosphorer les cerveaux socialistes en engageant une réflexion face au blairisme émergent. En 1997, fraîchement arrivé à Matignon, il proposa de distinguer l'économie de marché (qu'il fallait assumer) de la société de marché (qu'il fallait condamner). Faute de combattants, la réflexion n'alla guère plus loin.  »

© Jean-Claude Gawsewitch Éditeur

Lire ou relire sur Bakchich :

 
« Le Petit socialiste illustré » de Jean-Michel Normand, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 25 août 2008, 176 pages, 13,90 euros.
Par EXCOFFIER - Publié dans : Chronique annécienne
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Vendredi 22 août 2008 5 22 /08 /2008 19:12
Jean Peyrelevade est l'ancien PDG du Crédit lyonnais, proche de François Bayrou, était, en 1983, conseiller de Pierre Mauroy lorsque la gauche a opéré le tournant de la rigueur
 
LE MONDE | 22.08.08 | 14h42  •  Mis à jour le 22.08.08 | 14h42


UN DÎNER AVEC RAYMOND BARRE

 

 

J'eus la chance d'être invité au printemps 2006... à un dîner chez Michel Rocard, donné en l'honneur de Raymond Barre. Ce dernier, physiquement fatigué, était intellectuellement dans une forme éblouissante. Il monopolisa la parole : non qu'il la prît aux autres convives, ce fut comme un mouvement naturel. Il brossa tout d'abord le portrait haut en couleur des présidents de la République qu'il avait connus, cruel pour Jacques Chirac, admiratif et distancié pour François Mitterrand, élogieux pour Valéry Giscard d'Estaing dont il admirait les éminentes qualités ("narcissique, certes, ce qui l'a perdu. Mais homme d'Etat, sans aucun doute. Narcisse, homme d'Etat").

De là nous passâmes tout naturellement à la situation politique du moment. Nous le sentions désabusé, inquiet de la santé du pays et de l'incapacité des dirigeants politiques à résister à la tentation démagogique. Or aucun redressement ne serait possible sans un langage de vérité dont il apparaissait que bien peu auraient le courage de le tenir. Je l'interrompis un court moment : "Mais enfin, Monsieur, combien de temps la France va-t-elle continuer à s'enfoncer avant de réagir ?" Sa voix descendit ton par ton, syllabe par syllabe, du plus aigu jusqu'au plus grave avec une sorte de point d'orgue sur la dernière voyelle : "Monsieur Peyrelevade, encore un quinquennat." La table éclata de rire.

Je ne pus m'empêcher de le relancer : quel événement voyait-il qui provoquerait le sursaut appelé de ses voeux, après une longue période de gouvernements médiocres : "Les Français se réveilleront, répondit-il sérieusement, quand ils constateront une baisse de leur pouvoir d'achat." J'avoue ne pas avoir très bien compris, sur-le-champ, le sens de cette affirmation. Après quelques mois de présidence Sarkozy, j'en admire la prescience. Les Français croyaient avoir élu un réformateur ? Ils ont choisi un agitateur d'idées qui cache sous un vocabulaire de rupture et une multiactivité vibrionnante la continuité immobile de la démagogie et du laxisme chiraquiens. J'espère simplement que le peuple en prendra conscience avant que son pouvoir d'achat ne diminue vraiment. Mais peut-être suis-je trop optimiste, peut-être est-ce Raymond Barre qui avait raison. (...)

 

LE TEMPS ÉCRASÉ

 

(...) Cet homme (Nicolas Sarkozy), agissant dans une sorte d'urgence perpétuelle, écrase le temps, et d'abord celui de l'effort. Plongé dans l'immédiateté, épousant tous les plis du terrain dans une sorte de vibration permanente, il veut convaincre les Français que chaque réforme leur amènera dans l'instant quelque avantage : l'économie, selon son expression, ne saurait être "sacrificielle". Tout déplacement des lignes doit aussitôt être, dit-il encore, "gagnant-gagnant". Curieuse convergence de vocabulaire avec Ségolène Royal. La gauche fut longtemps incapable de changer en profondeur le pays tant elle croyait à l'existence d'un trésor caché (le mur d'argent, les deux cents familles, les profits de la spéculation financière, ceux des monopoles, les revenus du capital...) dont la découverte et la répartition amélioreraient soudain, sans autre travail, le sort de tous (ce qui la dispensait de réfléchir davantage et la conduisit si souvent à l'échec). Nous avons ici une version plus sophistiquée et donc plus pernicieuse de l'illusion démagogique : il suffirait de modifier l'agencement, la combinaison, des éléments simples qui constituent une économie pour que, sans délai, sans effort, sans plus de sacrifice, chacun trouve son compte à cette permutation. Terrible erreur de diagnostic qui empêche de sortir de la facilité. Comme si le redressement d'une économie profondément déséquilibrée était possible autrement que dans le temps, autrement que par un retour à la rigueur dans la gestion des affaires publiques, autrement que par une renonciation explicite au plaisir équivoque de vivre au-dessus de ses moyens. (...)

 

L'"ERREUR HISTORIQUE" DE NICOLAS SARKOZY

 

(...) Le président élu l'a été pour s'être porté fort de la solution de problèmes dont il accusait ses prédécesseurs de les avoir créés par leur immobilisme, leur manque de courage, leur incapacité à agir ! Doté, lui, d'une grande aptitude à l'action, il l'exerce hélas de travers. Ses partisans le félicitent de mettre la France en branle : voulant incarner le changement, il est dans l'exact prolongement des erreurs du passé. Il s'agite de mille mouvements mais sans quitter une seule seconde le couloir où l'enferme son erreur de jugement. Héros des réformes périphériques, il échouera sur la seule qui soit centrale : celle qui rétablirait la compétitivité de notre appareil productif. Loin de résoudre nos difficultés, il va continuer à les aggraver. Loin de la renforcer, il va progressivement étouffer le peu de croissance potentielle qui nous reste. Loin d'augmenter le pouvoir d'achat, il nous conduit vers une stagnation de notre niveau de vie. En ce sens, son erreur est historique comme sera tristement historique son élection par un peuple floué. En ce sens, incarnation de la fausse rupture, de la fausse réforme, il est un leurre, le dernier leurre j'espère avant que le redressement de la France soit enfin engagé. (...)

 

LE MAL FRANÇAIS

 

(...) De quelles maladies sommes-nous atteints ? D'un déficit budgétaire qui fait de nous le plus mauvais élève de la classe européenne, d'un déficit record et qui va continuer à s'aggraver de notre commerce extérieur, de pertes de parts de marché considérables à l'exportation, d'un niveau de chômage parmi les plus élevés des pays développés même s'il diminue, enfin d'un taux de croissance insuffisant, lui-même fruit d'un investissement médiocre et d'une productivité par tête trop basse.

Un tel désordre n'est pas conjoncturel mais structurel : le réglage de notre machine macroéconomique est mauvais. Dit plus simplement, nous essayons continûment de vivre au-dessus de nos moyens, en vain bien entendu, et nous payons sans cesse le coût de ce déni de réalité.

Nulle malédiction, cependant, ne nous asservit à ce triste constat. Mais plutôt, gauche et droite réunies, la longue méconnaissance par nos dirigeants des règles de fonctionnement d'une économie productive. Leur inculture sert trop souvent de paravent à leurs intérêts électoraux. Une pensée unique les anime, la relance par le pouvoir d'achat et la consommation, pensée qu'ils croient favorable au renouvellement de leurs mandats mais nous condamne en fait à une forme de stagnation. François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, en la matière l'immobilisme persistant est hélas plus marqué que la rupture. (...)

 

L'INVESTISSEMENT,CE MAL-AIMÉ

 

(...) Le silence règne à propos de l'arbitrage consommation/investissement qui devrait pourtant constituer une question centrale du débat économique. Allons plus loin : à écouter les débats des hommes politiques, on a l'impression que le mot "investissement" est entaché de grossièreté..... Comme si droite et gauche étaient de connivence pour éviter de parler de l'acteur majeur de tout investissement productif, je veux dire l'entreprise, avec ses marges et ses taux de profit. Venant de la gauche française ce n'est, hélas, pas surprenant. De la droite qui nous gouverne, c'est à la fois incompréhensible et inquiétant. (...)

 

LE MATCH FRANCE-ALLEMAGNE

 

(...) Ce que l'Allemagne a fait en quelques années, pourquoi serions-nous incapables d'en suivre l'exemple ? Au début des années 2000, elle était aussi malade que nous. Pendant cinq ans, de 2001 à 2005, son déficit public a été supérieur au nôtre, régulièrement à plus de 3 % du PIB. Elle a, en trois ans, remis de l'ordre dans ses comptes sociaux, ramené son budget à l'équilibre, augmenté les marges de ses entreprises, contenu la progression des salaires en dessous de celle de la productivité quand nous restions immobiles. Etait-ce par masochisme qu'elle a consenti tant de sacrifices ? Aujourd'hui, elle a relancé sa production industrielle alors que la nôtre reste désespérément plate, et fournit ses produits au monde entier. Aujourd'hui elle peut, elle, soutenir sa demande interne et la consommation des ménages. Nous avons toujours, quant à nous, une opération douloureuse de redressement des comptes publics à opérer. (...)

 

2008 NE RESSEMBLE PAS TOUT À FAIT À 1981

 

(...) L'économie française est aujourd'hui fortement déséquilibrée, autant que celle du François Mitterrand de l'été 1981, avant les plans de rigueur de juin 1982 et mars 1983. Les déficits jumeaux des finances publiques et du commerce extérieur sont presque au même niveau qu'alors. Le premier est identique en pourcentage du PIB (- 2,5 %), le second (- 2 % en 2007 contre - 3,2 % en 1982) légèrement inférieur. Mais, fruit de vingt-cinq ans de laxisme, la dette publique (65 % du PIB) atteint aujourd'hui des niveaux préoccupants quand elle était, au début des années 1980, encore modérée (22 % du PIB).... La France de Sarkozy souffre en 2007 des mêmes maux que celle de Mitterrand en 1981, et pour la même raison : une relance à contretemps. Poussant jusqu'au bout le parallélisme, maints observateurs prédisent l'arrivée prochaine d'un plan d'austérité, les uns pour s'en réjouir de manière un peu hypocrite, les autres pour en conjurer le risque.

Je n'appartiens à aucune de ces deux catégories. Ayant le sentiment légèrement décalé de revivre (mais un quart de siècle plus tard !) une histoire déjà connue, je serais satisfait, dans l'intérêt du pays, de voir le gouvernement le ramener sur le chemin de l'effort et de la rigueur de gestion. Je suis convaincu qu'il n'en sera rien.

La bataille gagnée contre le Mitterrand de mai 1981 et ses "conseillers du soir", ceux qui lui suggéraient de changer de premier ministre, qui lui susurraient des "Vive l'inflation et le flottement de la monnaie", "Vive le protectionnisme et le contingentement des importations", "Vive la croissance par l'augmentation des salaires et des prestations sociales ou par l'investissement public", cette bataille fut gagnée d'extrême justesse, après un dur combat. Ceux qui l'emportèrent eurent à leur disposition trois ingrédients dont la combinaison fut décisive : une contre-équipe fortement constituée, une contre-politique dûment conceptualisée, et surtout l'aide irremplaçable de la contrainte extérieure. Tous trois sont aujourd'hui absents : n'existent dans la majorité actuelle ni la formulation convaincante d'une autre politique économique ni le groupe de femmes ou d'hommes capables de l'incarner. Enfin aucun contre-pouvoir externe ne semble pouvoir obliger au passage à l'acte.

L'équipe tout d'abord. En 1981, elle était dans les murs puisqu'elle formait une partie, la plus éminente par les responsabilités, du gouvernement lui-même. Pierre Mauroy, premier ministre, Jacques Delors, ministre des finances. Excusez du peu ! Ils avaient, par leur action conjointe, le poids politique voulu pour convaincre le président de la République et entraîner derrière eux, nolens volens, le reste du gouvernement traversé de tant de courants et d'ambitions rivales qu'il en devenait incohérent dans la critique, un groupe parlementaire socialiste dépassé par l'enjeu mais conscient de l'impopularité croissante d'un pouvoir élyséen enfermé dans une impasse mortifère, un PS réticent et un PC hostile. Plusieurs indices laissent supposer la lucidité de François Fillon. L'hyperprésidence de Nicolas Sarkozy ne lui laisse aucun espace où faire prospérer son point de vue, encore moins s'opposer. Quant à Christine Lagarde, ce n'est pas lui faire injure de dire qu'elle ne tient pas encore la comparaison, ni politique ni technique, avec son lointain prédécesseur.

La vision macroéconomique ensuite. Philippe Lagayette et Pascal Lamy à Rivoli, Henri Guillaume et moi-même à Matignon servions de relais entre nos patrons politiques respectifs et une administration qui, ayant mis son espoir dans notre tentative de redressement des comptes, nous alimentait sans vergogne et souvent par la voie la plus directe en modèles, études, analyses et chiffrages de toutes sortes. Ainsi ai-je pu répondre de façon argumentée et sur l'heure (je veux dire, en moins d'une journée) à des suggestions aussi admirables que la réduction instantanée de 10 % de toutes les importations par la mise en place de restrictions quantitatives ou le remplacement des banques par la seule Banque de France dans la distribution du crédit afin de faire baisser les taux d'intérêt (la monnaie centrale étant réputée d'un prix de revient nul). Nous étions organisés comme une équipe professionnelle..., en face de joueurs dangereux par leurs initiatives désordonnées mais dotés d'une technique de division inférieure.

La difficulté est aujourd'hui que le capitaine tout-puissant de l'équipe au pouvoir est en matière économique un amateur qui croit être pro. Peut-il être touché par la grâce ? Je ne le pense pas. Rien ne peut se faire sans son assentiment. Changer de schéma impliquerait qu'il reconnaisse son erreur initiale. Je le crois trop sûr de lui et de son jugement, trop ignorant de l'intelligence d'autrui dès lors qu'elle ne rencontre pas ses vues pour admettre qu'il ait pu gravement se tromper. L'économie, à la différence des mathématiques ou de la physique, est pour lui une discipline ouverte au politique, au sens où la vérité ne découlerait pas de chiffres, de modèles et de démonstrations scientifiquement fondées (autant qu'il est possible) mais de l'affrontement dialectique de thèses opposées. Que le meilleur gagne, en quelque sorte : à ce jeu il est, lui, le meilleur. Comme si la plaidoirie permanente d'un avocat trop habile pouvait conduire le tribunal à oublier la réalité des faits. En un mot, je crains son entêtement. Pourquoi pourra-t-il persévérer longtemps dans l'erreur là où François Mitterrand fut obligé de céder au bout de quelques mois ? Pour une raison simple : l'euro a fait disparaître la contrainte extérieure. (...)

 

L'EURO ANESTHÉSIANT

 

(...) Chaque pays de la zone, par définition, a renoncé à sa monnaie nationale et à la gestion souveraine de ses réserves de change... Cette solidarité de fait... explique seule que la tranquille affirmation de François Fillon, premier ministre de la République, annonçant urbi et orbi : "L'Etat français est en faillite", n'ait entraîné aucune conséquence... En d'autres temps, lorsque nous étions sous régime de monnaie nationale, une telle sortie... eût entraîné aussitôt fuite de capitaux, épuisement des réserves en devises et envolée des taux d'intérêt, ce qui aurait obligé le gouvernement à une soudaine dévaluation et à l'adoption du plan de redressement associé. L'euro, qui a par ailleurs tant d'avantages, est donc un formidable anesthésiant. Il masque notre impéritie, à nos propres yeux plus encore qu'à ceux des tiers. (...)

 

LES PLUS RICHES

 

(...) On ne remet pas tout un pays en ordre sans demander un effort aux plus fortunés. Mais à une double condition : que cette contribution exceptionnelle à la solidarité nationale ne devienne ni définitive ni punitive. On peut penser à instaurer une ou deux tranches marginales supplémentaires à l'impôt sur le revenu, de façon clairement affichée comme provisoire. Pour bien marquer qu'il n'y a là aucune sanction à caractère idéologique, aucune volonté discriminatoire, on pourrait en profiter au passage, en contrepartie symbolique, pour supprimer l'impôt sur la fortune... Cette suppression de tout impôt récurrent sur le patrimoine justifierait que soit partiellement redurci le barème des droits de succession... S'agissant des stock-options, leur suppression pure et simple et leur remplacement par une forme de rémunération certes incitative mais moins dépendante des aléas boursiers devraient à mon sens être retenus.


Sarkozy : l'erreur historique, de Jean Peyrelevade
coll. "Tribune libre", Plon, 202 p., 18 €.


Article paru dans l'édition du 23.08.08
Par EXCOFFIER - Publié dans : Actualité politique nationale
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Vendredi 22 août 2008 5 22 /08 /2008 18:59
LE MONDE | 22.08.08 | 14h46  •  Mis à jour le 22.08.08 | 14h46

Fédérer la mouvance écologiste dans une liste ouverte aux élections européennes de mars 2009 pour mieux se sortir de la déroute politique. C'est un peu le rêve que les Verts, réunis à Toulouse du jeudi 21 au samedi 23 août pour leur université d'été, vont tenter de réaliser. Assommés par le très faible score de Dominique Voynet à l'élection présidentielle de 2007 - 1,57 % - et souhaitant à tout prix conjurer une marginalisation politique probable, les responsables du parti ont décidé de répondre positivement à l'appel lancé en interne par des militants, et en externe par Daniel Cohn-Bendit. L'enjeu des élections européennes n'est pas mince pour le parti écologiste : les Verts français risquent de perdre cette fois-ci toute représentation. Le collège exécutif a donc donné son aval à la démarche début août. Reste à en déterminer les modalités sans froisser personne.

 

 
Depuis quelques mois, Daniel Cohn-Bendit est à la manoeuvre pour monter une liste de rassemblement des écologistes, allant des Verts à Corinne Lepage, en passant par Nicolas Hulot et José Bové. En grand ordonnateur de l'écologie politique française, l'eurodéputé s'est démené. Un "comité de pilotage" a été mis sur pied avec des responsables associatifs, notamment de la Fondation Nicolas-Hulot, mais aussi de Greenpeace et de la puissante fédération France nature environnement.

Un manifeste et un programme proclamant "l'écologie d'abord" seraient sur le point d'être achevés. "Les Verts français sont en situation de faiblesse. Il faut dépasser les clivages et les oppositions entre eux et le monde associatif écolo", assure Daniel Cohn-Bendit.

 

"DÉPASSER LEUR AVERSION"

 

Le député européen semble être parvenu à convaincre ses amis Verts que son initiative ne serait pas une liste contre eux. Dominique Voynet, sénatrice de Seine-Saint-Denis et Cécile Duflot, secrétaire nationale, ont dépassé leurs réticences à voir d'autres figures représenter l'écologie à une élection. " Nous ne mettrons pas de préalable ni d'oukase", a concédé Mme Duflot. "Il faut maintenant voir si les Verts, comme les personnalités qui viennent des ONG, sont capables de dépasser leur aversion les uns envers les autres", note Daniel Cohn-Bendit. Et là, il reste "prudent".

La composition de la liste et son profil politique font encore largement débat. Ce "rassemblement" doit-il être ancré à gauche, comme le réclamait Noël Mamère, député et maire de Bègles, ou garder des contours plus flous pour accueillir des personnalités de droite, comme le souhaite Jean-Paul Besset, bras droit de Nicolas Hulot ? La liste restera-t-elle sans logo ou le soutien des Verts devra-t-il être visible ? Et qui décidera de sa composition ? "Ce devra être 50 % des Verts et 5O % des associatifs ou des personnalités", préviennent en choeur François De Rugy, député de Loire-Atlantique et Jean-Vincent Placé, président du groupe Verts au conseil régional d'Ile-de-France. Pas question, répond Yves Cochet, député de Paris. Mais les marchandages ont déjà commencé.

Côté "figures de l'écologie", Nicolas Hulot ayant décliné, c'est Jean-Paul Besset qui est censé représenter sa sensibilité. José Bové s'est dit prêt. Le leader altermondialiste, orphelin après l'échec de sa candidature à l'élection présidentielle, a envie de sortir de son isolement. Corinne Lepage, en revanche, préfère rester au MoDem. M. Cohn-Bendit se dit persuadé que son attelage peut atteindre "entre 10 % et 15 % des suffrages" et viser "dix élus". Soit quatre de plus que ceux obtenus par les Verts en 2004. Pas de quoi inquiéter le PS, assure François Hollande, invité jeudi à Toulouse. "Je ne crains rien des rassemblements qui peuvent s'opérer chez nos partenaires", a souri le premier secrétaire. Mais "à condition qu'ils restent bien dans l'idée d'une union de la gauche et des écolos pour 2012", a-t-il aussitôt ajouté.


Sylvia Zappi
Article paru dans l'édition du 23.08.08

A propos des Verts. Sur son blog T. Billet est très fier de son drapeau tibétain, accroché à sa fenêtre, qui a eu les honneurs du DL. Et rien sur le déplacement aux JO de son nouvel ami le maire Nouveau Centre d'Annecy et ses propos très lénifiants. Un oubli sans doute ? Ou une nouvelle couleuvre à avaler ?
Par EXCOFFIER - Publié dans : Actualité politique nationale
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Jeudi 21 août 2008 4 21 /08 /2008 17:53
Ce que valent les promesses de Bush
La politique des droits de l'homme ne saurait s'affranchir des réalités

C'était une vraie folie, aussi criminelle que l'invasion de l'Irak en 2003, que de vouloir, comme Bush, faire entrer sans délais ni négociations l'Ukraine et la Géorgie dans l'Otan et établir ainsi un cordon sanitaire autour de la Russie. Sarkozy et Merkel ont eu raison de s'opposer à ce retour de la guerre froide. Comment imaginer un instant que Poutine laisserait faire sans réagir ? Ainsi que l'a fait remarquer récemment Bernard Guetta («Libération» du 14 août), les Etats-Unis n'auraient pas accepté une adhésion du Canada, leur voisin, au pacte de Varsovie... Autre folie que d'avoir laissé le président géorgien Saakachvili porter la guerre en Ossétie du Sud et lui avoir laissé croire que l'Occident volerait à son secours. Déjà, les Occidentaux avaient laissé, sans lever le petit doigt, les chars russes entrer à Budapest en 1956 et à Prague en 1968... Il n'est écrit nulle part que la politique des droits de l'homme doive être menée par des benêts ou des irresponsables, comme ceux qui entourent Bush.
En vérité, les relations internationales sont dominées aujourd'hui par deux principes également nécessaires, mais souvent irréconciliables : celui du respect de l'intégrité territoriale des Etats, qui vise au maintien de la paix, et celui du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, qui tend à l'extension des libertés. Il n'est pas un homme d'Etat sérieux qui puisse prétendre se réclamer de l'un de ces principes en ignorant l'autre. Du reste, ne croyons pas que le second soit toujours progressiste et le premier toujours réactionnaire. On ne peut oublier, par exemple, qu'en 1938 c'est au nom du droit des Sudètes (Allemands du nord de la Tchécoslovaquie) à disposer d'eux-mêmes que Hitler envahira le pays de Benes.
Autre exemple : fallait-il laisser Milosevic massacrer le peuple kosovar ? J'ai pensé que non et j'ai approuvé l'intervention de l'Otan contre Belgrade. Fallait-il laisser les Kosovars déclarer unilatéralement leur indépendance et s'apprêter à la reconnaître comme l'ont fait les Occidentaux ? Je continue de penser que c'était une erreur; c'est en s'appuyant sur ce précédent que les Ossètes et les Abkhazes réclament le droit de se séparer de la Géorgie et de s'unir à la Russie.
La politique des droits de l'homme, dont nous nous réclamons ici, ne saurait s'affranchir du principe de réalité. Il aurait fallu intervenir militairement contre Hitler en 1938, parce que ses desseins belliqueux étaient évidents. Peut-on faire la même analyse à propos de la Russie d'aujourd'hui ? Je ne le crois pas. Poutine a profité de l'incroyable naïveté de Saakachvili pour tenter de rétablir l'imperium russe sur le Caucase; il l'a fait avec l'abominable brutalité qu'ont déjà éprouvée les Tchétchènes, mais il ne veut pas d'une guerre mondiale. Aussi lorsque André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy écrivent («Libération» du 14 août) «qu'attendent l'Union européenne et les Etats-Unis pour bloquer l'invasion de la Géorgie, leur amie ?», on s'interroge : comment comptent-ils s'y prendre ? Lancer un ultimatum à la Russie ? Menacer de bombarder Moscou comme hier Belgrade ? Allons donc...
Si pénible que cela soit pour notre orgueilleuse raison, la politique étrangère n'obéit pas à l'universalisme de la morale kantienne, mais au principe de proportionnalité. Cette novation révolutionnaire qu'est l'introduction des droits de l'homme dans l'ordre international ne peut s'opérer d'un coup. Hé oui ! Si regrettable que cela soit, on ne peut pour le moment appliquer à Poutine la politique que l'on a menée contre Milosevic. L'extension des droits de l'homme à l'ordre international qui se confond, n'en déplaise aux éternels adorateurs de l'ordre éternel des choses, avec l'avenir même de l'humanité ne peut se faire que par étapes, sous peine d'être déconsidérée par ses échecs. C'est folie pour un Petit d'imaginer que les Grands vont s'entretuer pour lui. C'est folie plus détestable encore de la part d'un Grand que d'entretenir des illusions chez un Petit. Peut-être les Polonais commencent-ils à réaliser ce que valent les promesses des Américains. Pauvre Géorgie, si loin de Dieu et si proche de la Russie...



 

Jacques Julliard
Le Nouvel Observateur

Trop, c'est trop...

De même que sur le problème du nucléaire le nationalisme perse ne pourra jamais être moins radical que l'islamisme iranien, de même sur le statut des Etats jadis intégrés dans l'Union soviétique, le nationalisme russe l'emportera toujours sur n'importe quelle idéologie libérale.
Nous avions cru que la chute des empires ne pouvait profiter qu'à la souveraineté des petits Etats et à la transformation des grands conflits idéologiques en petits conflits de proximité. C'est effectivement ce qui est arrivé pendant un certain temps. Mais il était évident que ce qu'une superpuissance nucléaire comme l'empire soviétique, qui de plus conserve le contrôle des grands circuits pétroliers du Caucase, avait perdu avec la chute du mur de Berlin, une nouvelle Russie se disposerait un jour à le regagner dans la résurrection de l'empire des tsars.
D'autant que si tant de Soviétiques ont pleuré le jour de la mort de Staline, l'un des despotes les plus cruels de l'histoire, c'est du fait de leur appartenance à un grand empire qui en raison de sa puissance et de son prestige compensait les effets les plus barbares de la tyrannie bolchevique.
Après avoir été le plus grand des dissidents, Soljénitsyne est devenu le plus chauvin des patriotes. Les peuples acceptent de mourir pour leur libération, ils refusent de vivre dans la déchéance. D'autre part, ou de ce fait, l'idée de vouloir à tout prix accorder aux Etats devenus indépendants, comme la Géorgie, la protection de l'Otan contre un ennemi, le communisme, qui avait disparu, ne pouvait pas être interprétée autrement que comme une intention d'accroître l'humiliation d'un empire éclaté plutôt que d'endiguer la renaissance agressive d'une ambition impériale.


C'est dans ce contexte qu'il convient d'interpréter les événements de Géorgie. C'était dans ce contexte qu'il fallait défendre les intérêts et l'indépendance des Géorgiens. Or les meilleurs esprits se sont exprimés sur tout, sauf sur cela. Les uns ont fait comme s'il y avait une idéologie panslave qui menaçait l'Europe et l'Occident et comme si négocier avec Poutine, c'était céder la Tchécoslovaquie à Hitler ou la Pologne à Staline. D'autres vont jusqu'à avancer qu'il s'agirait d'un «complot américain» ( !) pour engager la Russie à riposter d'une manière dévastatrice, un peu comme on avait accusé le premier président Bush d'avoir encouragé Saddam Hussein à envahir le Koweït. Autrement dit, le président géorgien aurait en complicité avec George Bush provoqué la riposte russe de manière à isoler Poutine pour des raisons que d'ailleurs les partisans de cette thèse ne pensent pas à exposer.
Et là j'ai envie de dire : «Trop, c'est trop.» Car il s'agit de grands événements qui méritent de grands débats et qui suscitent ici chez moi le besoin d'interrompre le silence des vacances. [J'avais cru qu'on avait atteint la frivolité la plus réjouissante sous la plume du grand érudit Alexandre Adler lorsqu'il a comparé Philippe Val, directeur de «Charlie Hebdo», au colonel Marie-Georges Picquart grâce à qui la révision du procès de l'affaire Dreyfus avait permis à la réhabilitation de l'officier juif accusé de trahison.].

 

Jean Daniel
Le Nouvel Observateur

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Jeudi 21 août 2008 4 21 /08 /2008 17:51

L'imprévoyance de Sarkozy
Pour ce professeur d'économie à l'Ecole normale supérieures, le président a imprudemment «grillé ses cartouches budgétaires» par Daniel Cohen *


Un recul de 0,3% du produit intérieur brut (PIB) au deuxième trimestre est un chiffre mauvais en soi. Il est plus grave que prévu, puisque l'on s'attendait à une croissance zéro ou très légèrement négative. Il est aussi plus embêtant que prévu dans la mesure où l'Insee a également révisé à la baisse les chiffres du début de l'année : il va falloir se contenter d'une progression du PIB limitée à 0,4% pour le premier trimestre, contre 0,6% initialement annoncé. Ce qui aboutira à une croissance quasi nulle (+0,1%) pour les six premiers mois de l'année.
Ce qui est inquiétant, c'est qu'à la différence des ralentissements précédents - où les indicateurs présentent généralement des évolutions contrastées - tous les moteurs de la croissance sont en panne cette fois-ci, et bien en panne. Tous, à l'exception... des dépenses gouvernementales. En panne la consommation des ménages, qui a servi de principal propulseur à la croissance de l'économie depuis dix ans et qui a toujours été supérieure à la hausse du PIB sur la période récente : +0,1% au premier trimestre, -0,1% au deuxième trimestre, soit 0% au cours des six premiers mois. L'inflation est venue amputer le pouvoir d'achat des salariés, et quand il n'y a plus de pouvoir d'achat, il n'y a plus de consommation. En panne, aussi, l'investissement en logements des ménages : +3% en 2007, -0,1% au premier trimestre et -2,9% au deuxième trimestre 2008. En panne, enfin, les investissements des entreprises qui vont aborder le mois de juillet avec une croissance dans le rouge pour les six premiers mois.
Cela signifie bien sûr que la France va s'éloigner davantage de ses objectifs budgétaires. Il faut donc s'attendre à un gel des dépenses publiques au second semestre, ce qui empêchera les stabilisateurs automatiques de la croissance de jouer leur rôle. On ne peut que regretter l'imprévoyance de la politique de Nicolas Sarkozy, qui a grillé ses cartouches budgétaires en pariant sur un choc de confiance qui n'est jamais venu.
Cela dit, nos voisins européens ne sont pas mieux lotis. La zone euro s'en sort à peine mieux que la France : -0,2% au deuxième trimestre. Nous sommes tous plongés dans le même bain de crise financière, immobilière et des matières premières. L'avenir ? Les douze prochains mois resteront sans doute très mauvais, et nous ne commencerons à sortir la tête de l'eau qu'à la fin du deuxième trimestre de l'année prochaine. A la condition, bien sûr, que les Etats- Unis parviennent eux-mêmes à résoudre leur crise financière et que l'onde de choc qui a touché le reste du monde soit stoppée. Les seules «bonnes nouvelles» dans ce tableau on ne peut plus pessimiste sont que l'envolée du baril de pétrole marque le pas, que la Bourse pourrait avoir atteint son point bas, et, plus généralement, que la parité des monnaies devienne plus raisonnable. Le ralentissement de la croissance européenne redonne en effet des couleurs au dollar par rapport à l'euro, ce qui est une bonne chose. Par ailleurs l'atonie de la croissance européenne prouve qu'il n'y a pas de second tour salarial à l'inflation. L'escalade de la hausse des prix va donc sans doute s'arrêter et on peut raisonnablement espérer que la politique monétaire européenne devienne plus accommodante d'ici à la fin de l'année. Historiquement, si la Réserve fédérale des Etats-Unis a toujours anticipé la tendance, la Banque centrale européenne l'a toujours suivie. Le desserrement des taux d'intérêt viendra hélas après la crise, mais du moins permettra-t- il de relancer la croissance, en 2009...


* vient de publier, avec philippe askenazy, «27 questions d'économie contemporaine» (albin michel).

Nathalie Funès

Le Nouvel Observateur
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Jeudi 21 août 2008 4 21 /08 /2008 17:49

Dix ans de recul
Une crise d'abord française
Pour le directeur de la recherche et des études économiques de Natixis, les mauvais chiffres de la croissance sont d'abord dus au retournement du marché immobilier. Circonstance aggravante : la politique du gouvernement «part dans tous les sens» par Patrick Artus


Le Nouvel Observateur. - Croissance en recul de 0,3% au deuxième trimestre, retour de l'inflation, déficit record de la balance commerciale... La France est-elle en train de s'enfoncer dans la récession ?
Patrick Artus. - Je répondrai négativement comme Christine Lagarde, la ministre de l'Economie. Selon la stricte définition technique, la récession est là uniquement quand il y a deux trimestres consécutifs de baisse du produit intérieur brut (PIB). Or, avec le contre-choc pétrolier, l'économie va mécaniquement repartir à la hausse. 10% de baisse du prix du baril, c'est un quart de point de croissance en plus. Nous atteignons déjà une chute de 15%. Donc on ne peut pas dire effectivement que la France soit menacée par la récession.
N. O. - Est-ce un constat rassurant pour autant ?
P. Artus. - Certainement pas. D'autant que l'affirmation de Christine Lagarde selon laquelle nous subirions les conséquences de la crise financière américaine et de la hausse du prix du pétrole ne correspond guère à la réalité. C'est dangereux à la fois pour l'analyse et pour la politique économique. Cela revient à dire, en gros, nous n'y sommes pour rien, attendons que cela se passe, de toute façon, nous ne pouvons pas faire grand-chose. Cela revient aussi à sous-estimer les causes profondes du ralentissement économique. Si nous accusons aujourd'hui ce recul de 0,3%, c'est d'abord en raison du retournement du marché de l'immobilier et de la contraction du crédit. Ce qui n'est pas une conséquence de la crise des subprimes outre-Atlantique, mais... une crise née des évolutions économiques propres de la France.



N. O. - Quelle est la part du ralentissement immobilier et du crédit dans les mauvaises performances du PIB ?
P. Artus. - On peut raisonnablement estimer que les trois quarts du recul sont imputables à l'immobilier et au crédit. Tous les indicateurs vont dans le même sens. L'enquête de la Banque centrale européenne (BCE) vient de confirmer la chute vertigineuse des crédits attribués aux particuliers, tout simplement parce que la demande elle- même s'effondre (rappelons tout de même que les taux d'intérêt n'ont enregistré qu'une hausse limitée à 30-40 points de base). Il y avait 425 000 mises en chantier dans l'immobilier résidentiel à la fin 2007. Il y en aura 100 000 de moins à la fin de cette année. On considère que ce secteur rapporte 5% au PIB. Le calcul est vite fait, 100 000 chantiers en moins, c'est un peu plus d'un point de PIB qui part en fumée. Et je ne parle même pas des plus-values immobilières qui finançaient la consommation. Bref, la croissance a été tirée ces dix dernières années par les ménages et l'immobilier. C'est bel et bien fini.
N. O. - Il n'y a pas d'autres relais de croissance possibles ?
P. Artus. - Si, bien sûr. La demande intérieure est morte, il nous faut donc exporter vers les pays émergents. Mais la France est mal placée dans ce domaine. Elle est très éloignée du modèle allemand, avec ses grosses PME, de 500 à 1 000 salariés, qui vendent massivement à l'étranger. Les produits qu'elle propose ne sont pas assez haut de gamme. Elle n'est pas en mesure d'imposer ses prix. Si l'euro était resté faible, personne ne s'en serait rendu compte. Mais, quand la monnaie européenne s'apprécie de 10%, l'Allemagne baisse ses prix de seulement 2%, alors que la France est obligée de proposer des rabais de 6% à 7%. Evidemment, en ce moment, vu l'appréciation de l'euro, même Porsche perd de l'argent aux Etats-Unis. Mais la limite n'a pas été atteinte aussi rapidement que pour une Renault Clio. Et c'est un énorme handicap.
N. O. - Que préconisez-vous ?
P. Artus. - Certaines pistes explorées par le gouvernement vont dans le bons sens : les pôles de compétitivité, les crédits d'impôt à la recherche, les abattements sur l'impôt sur la fortune (ISF) en faveur des PME... Mais cela ne suffit pas. Le Japon a mis dix ans à être de nouveau innovant sur le plan technologique. Dix ans d'efforts ininterrompus. Le problème, c'est que la politique du gouvernement part dans tous les sens. On a flambé les deniers de l'Etat pour doper la demande. On a distribué de l'argent public aux ménages. Et maintenant il ne reste plus un sou pour stimuler l'offre. Cela fait dix ans que la France perd des parts de marché à l'exportation. Depuis 1997, le recul atteint 40%. Cela ne se résoudra pas en douze mois.
N. O. - La France n'est pourtant pas la seule à être en panne. Toute la zone euro, pour la première fois depuis sa création, accuse une perte de 0,2% de croissance...
P. Artus. - Oui, mais pour des raisons très différentes selon les pays. L'Espagne, même si elle a pu faire illusion, est dans une situation désastreuse depuis dix ans. Avec des gains de productivité négatifs, une croissance uniquement portée par l'immobilier, des créations d'emplois assurées à 90% par la population émigrée. L'Italie n'est guère mieux lotie, malgré quelques niches industrielles, comme le luxe, la sidérurgie spécialisée ou l'équipement de la maison. La Grande-Bretagne est encore trop dépendante de son secteur financier et de son bâtiment. L'Allemagne irait mieux si elle acceptait enfin d'augmenter les salaires, puisque ses coûts de production sont redevenus compétitifs. Le point commun de tous ces pays ? Excepté l'Allemagne, aucun n'a un niveau normal en recherche et développement. La part des investissements des entreprises en nouvelles technologies est seulement de 10% en France, en Italie, en Espagne, contre de 30% à 40% en Allemagne, en Suède, au Japon, aux Etats-Unis. Or la seule façon de s'en sortir, c'est d'accroître ses gains de productivité, et partant son capital technologique. Sinon, hors éléments exceptionnels type boom immobilier, l'Espagne et l'Italie sont condamnées à la croissance zéro jusqu'à la nuit des temps et la France à un petit 1%.
N. O. - Vous trouvez cela plus inquiétant que le -0,3% du deuxième trimestre...
P. Artus. - Bien plus inquiétant. On ne peut se satisfaire d'une croissance si faible. Car, à chaque fois, elle sera mangée par la flambée des matières premières, par le financement des retraites... et il ne restera que des clopinettes aux salariés. La question cruciale n'est pas de savoir si le troisième trimestre sera négatif comme le deuxième trimestre, mais si la seule perspective du quinquennat de Nicolas Sarkozy est de se limiter à 1% de hausse du PIB chaque année, si nous sommes condamnés à la trappe de la croissance lente.

Nathalie Funès

Le Nouvel Observateur


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Mardi 19 août 2008 2 19 /08 /2008 18:02
LEMONDE.FR avec AFP et reuters | 18.08.08 | 18h47  •  Mis à jour le 18.08.08 | 18h53


Confronté à la dégradation de la situation économique, le premier ministre, François Fillon, a affirmé, lundi 18 août, que la France n'a "pas besoin d'un plan de relance, qui serait un plan de relance artificiel", et a dit miser plus que jamais sur les "réformes de structure". Il s'est par ailleurs refusé à parler de "récession", préférant évoquer un "ralentissement de l'économie".

 

Le premier ministre s'exprimait à l'issue d'une réunion de crise convoquée à Matignon pour "identifier les réponses" à apporter à la dégradation de la conjoncture, après l'annonce d'un recul du PIB de 0,3 % au deuxième trimestre, pour la première fois depuis quinze ans. Selon la Banque de France, la croissance ne devrait pas dépasser 1 % cette année. Mais le gouvernement ne dispose pas d'une marge de manœuvre budgétaire suffisante pour élaborer un plan de relance comme l'a récemment fait l'Espagne.

APPEL À LA COORDINATION EUROPÉENNE

Limité par l'état des finances nationales, François Fillon en a donc appelé à la coordination des pays européens pour faire face à la dégradation de l'économie internationale. "Dans une Europe unifiée sur le plan économique, dans une zone euro unifiée sur le plan monétaire, il doit y avoir une réponse coordonnée des différents pays européens", alors que "c'est la première fois depuis la création de l'euro que la zone euro a un chiffre trimestriel [de croissance] négatif", de - 0,2 %, a-t-il insisté. Il devrait aborder la question lors du prochain sommet des ministres des finances de l'UE, les 12 et 13 septembre à Nice.

Faute de plan de relance ou de mesures de circonstance, quelques réformes déjà sur les rails devraient être accélérées ou approfondies. Le premier ministre a ainsi demandé à Christine Lagarde, ministre de l'économie, d'"accélérer l'adoption des décrets d'application de la loi de modernisation de l'économie", citant notamment les mesures pour réduire les délais de paiement, "aider les entreprises à rattraper leur retard de compétitivité" et "simplifier la vie des PME" en favorisant leur accès au crédit. François Fillon a également confirmé la mise en œuvre de la prime à la cuve de fioul "remaniée" et de la "contribution transport", une aide financière aux déplacements domicile-travail des salariés.

Selon le ministre du budget, Eric Woerth, cette aide au transport, déjà annoncée en juin, devrait prendre la forme d'une aide "sur la feuille de paye du salarié", devenant ainsi "un élément très efficace de prise en compte des charges des entreprises sur les transports de leurs salariés". Le ministre a précisé que l'Etat rembourserait les entreprises finançant cette aide à leurs salariés.

Autre réforme annoncée : la suppression de l'imposition forfaitaire annuelle (IFA). Annoncée début décembre par le président Sarkozy, elle sera inscrite dans le projet de loi de finances pour 2009, a-t-il indiqué. L'IFA, qui porte sur le chiffre d'affaires, concerne les entreprises assujetties à l'impôt sur les sociétés, soit environ le tiers des entreprises françaises.

François Fillon a par ailleurs affirmé que l'objectif initial de croissance pour 2008, entre 1,7 % et 2 %, serait ajusté lors de la présentation du budget 2009 à l'automne. L'objectif de déficit public de 2008, fixé à 2,5 % du PIB, sera quant à lui maintenu, alors que celui de 2009 (2 %) pourrait être révisé.

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Lundi 18 août 2008 1 18 /08 /2008 17:47
Lundi 18 août 2008 - Les echos
 
 

Le marché de l'emploi est en train de payer sa dépendance
croissante aux contrats précaires, et notamment au travai
temporaire. Lui qui avait contribué, pour un quart, aux créations d'emploi du premier
trimestre (+ 70.700 postes) a détruit pas moins de 45.200 postes au deuxième (- 6,8 %),
 entraînant dans sa chute le secteur tertiaire (- 0,1 %) et le marché du travail en général
(- 0,1 %), et ce pour la première fois depuis dix-huit trimestres. Laurent Wauquiez,
secrétaire d'Etat à l'Emploi, a assuré jeudi que ces chiffres ne constituaient pas une
« surprise »
et ne devaient pas aboutir au « catastrophisme ». La chute est, il est vrai,
contenue : la France a détruit 12.200 postes en l'espace de trois mois, ce qui permet de
maintenir une croissance de 1,1 % en rythme annuel, selon les chiffres publiés jeudi par
l'Insee.

Prévisions moins réalistes

Mais en plus de contraster avec le dynamisme de 2007 (352.000 créations de postes),
cette contre-performance n'augure rien de bon pour les trimestres qui viennent : « Les
destructions d'emploi dans l'intérim ne seront pas aussi massives au troisième
trimestre. Mais ce sont autant de contrats précaires qui ne seront jamais transformés
en CDI »
, souligne Mathieu Kaiser, économiste chez BNP Paribas.

Cela rend un peu moins réaliste les prévisions de l'Insee, qui table sur 193.000 créations
d'emploi cette année, soit plus de trois fois que les 58.500 observés au cours du premier
semestre. Estimé à 7,2 % au premier trimestre, le taux de chômage pourrait ainsi franchir
 à nouveau la barre de 7,5 %, voire de 8 %, redoute Marc Touati (Global Equities).
Après avoir longtemps fait de l'emploi une de ses principales réussites en matière
d'économie, le chef de l'Etat ne dispose plus d'aucun indicateur pour incarner le
« choc de confiance ». Le retour au plein-emploi, promis à l'horizon 2012, n'en paraît
que plus difficile à atteindre.

Reporter des réformes

Dans ce contexte, le gouvernement aura également bien du mal à justifier une contraction
 de 5 % du budget de l'emploi l'an prochain, et de 15 % d'ici à 2011. A l'heure des grands
 arbitrages budgétaires, les syndicats et l'opposition se montreront particulièrement
attentifs aux crédits alloués aux contrats aidés et à l'accompagnement des chômeurs.

Le calendrier des réformes risque de s'en trouver, lui aussi, un peu perturbé. Les
 partenaires sociaux disposent d'un argument de poids pour reporter, d'au moins quelques
 mois, le transfert d'une partie des cotisations chômage vers les caisses de retraite.
François Fillon a déjà annoncé une hausse de 0,3 % des cotisations vieillesse au 1er
janvier 2009. Le renforcement du contrôle des chômeurs, qui a fait l'objet d'une nouvelle
loi cet été, devra en outre être mis en oeuvre alors que les postes proposés par l'ANPE
se raréfient. La préoccupation du chômage, qui était passée au second plan derrière le
pouvoir d'achat, sera un thème d'actualité cet automne.

LUCIE ROBEQUAIN

JUAN CARLOS RODADO - ÉCONOMISTE SPÉCIALISTE DE L'EUROPE ÉMERGENTE CHEZ NATIXIS - GAËL SLIMAN - DIRECTEUR DE BVA OPINION

« Les chiffres qui viennent d'être publiés condamnent Nicolas Sarkozy à l'impopularité pour au moins six mois »
[ 18/08/08 ]

Le gouvernement fait sa rentrée politique au moment où tous
les indices économiques plongent dans le rouge. Cela explique-t-il
que Nicolas Sarkozy conserve une cote de popularité très basse ?

Indéniablement. Nicolas Sarkozy a été élu pour sa capacité à agir en matière
économique et sociale, c'est donc sur cela qu'il sera jugé. Tant qu'il ne marquera pas
des points sur la croissance et le pouvoir d'achat, sa popularité ne progressera pas. Je
pense même que les chiffres qui viennent d'être publiés le condamnent, sauf miracle ou
catastrophe (guerre), à l'impopularité pour au moins six mois. Sa seule marge de
manoeuvre est d'essayer de stabiliser, voire de remonter légèrement, sa cote et de
préparer au mieux un éventuel rebond.

Justement, le discours de Nicolas Sarkozy selon lequel il continue les réformes
pour être prêt au moment de la reprise est-il audible, dans la mesure où il semble
dire que la reprise ne dépend pas de lui mais de la conjoncture internationale ?

Cela n'a aucun écho dans l'opinion aujourd'hui. Mais stratégiquement, ce discours est
assez intelligent, car associé à un volontarisme qui lui est reconnu par tous, il lui
permettra de surfer sur la reprise dès qu'elle apparaîtra. Il aura alors beau jeu de dire
que ce sont ses réformes difficiles qui l'auront produite. Et là, à moyen ou long terme,
il pourra connaître un très fort rebond de popularité.

Les contraintes liées à la conjoncture ne font-elles pas passer les revendications
sur le pouvoir d'achat au second plan ?

Non, même si les Français ont intégré l'idée que le contexte économique retarderait toute
hausse de leur pouvoir d'achat. Mais cela reste la principale question sur laquelle ils
attendent une réponse. Ils estiment qu'ils ont eu le « travailler plus » : ils veulent
maintenant voir la couleur du « gagner plus ».

Imperceptiblement, le chef de l'Etat est venu à un discours plus rigoureux sur les
dépenses publiques, comment cela peut-il être perçu, d'autant que cela va se
traduire par des choix douloureux en termes d'effectifs, notamment dans
l'Education ?

Ces inflexions nouvelles ne sont pas vraiment entendues par l'opinion. En revanche, les
Français connaissent bien la volonté sarkozyenne de réduire le nombre de fonctionnaires.
 Ils y sont d'ailleurs depuis toujours largement hostiles. A fortiori dans l'Education
nationale qui est devenue, depuis un an, la nouvelle priorité absolue des Français,
nettement devant l'emploi : les enseignants sont très bien vus des parents et des élèves
(80 % de bonnes opinions) et ce secteur, comme celui de la santé, est celui où le moins
d'économies leur apparaissent possibles. Contrairement à la réforme des régimes
spéciaux (populaire), ce chantier est très dangereux, voire explosif.

La cérémonie d'ouverture des JO à Pékin et le voyage express en Russie et en
Géorgie, plutôt que l'enterrement du petit Valentin : Nicolas Sarkozy a privilégié
l'international cet été. Est-ce un bon choix en termes d'opinion ?

Oui, indéniablement : plutôt que d'être sur un registre compassionnel, il valait mieux aller
 sur quelque chose de lourd, symbolique de sa capacité à changer le cours des choses.
Aller en Géorgie et en Russie, c'était un moyen de dire aux Français : « Gardez la foi, en
Russie comme en France, j'entreprends, je réforme, et en France comme en Russie cela
finira par payer. » Mais ce ne sera valable qu'à deux conditions : que le conflit se règle et
que la médiation française ne donne pas l'impression d'avoir été partisane (prorusse).

Le PS entre dans une nouvelle zone de turbulence avec son congrès de novembre.
Est-ce que cela ouvre des opportunités pour la droite ?

C'est le vrai sujet : aujourd'hui, le PS et ses leaders sont totalement discrédités dans
l'opinion. Alors que le gouvernement et le président connaissent des records
d'impopularité, une majorité de Français ne pensent pas que le PS ferait mieux s'il était
au pouvoir ! En résumé, quelle que soit l'impopularité du président dans quatre ans, il
n'aura guère de mal à se faire réélire face à un PS sans vrai leadership et surtout sans
ligne directrice ou colonne vertébrale idéologique. Or les deux prétendants actuels les
mieux placés, Ségolène Royal et Bertrand Delanoë, ne semblent pas encore s'être forgé
leur doctrine économique et sociale (intervention de l'Etat ou libre jeu du marché ?).
Cette défaillance, si elle perdurait, serait encore le meilleur atout de la droite et de Nicolas
 Sarkozy, tant il est vrai qu'en politique l'important n'est pas d'être bon, mais d'être
meilleur ou moins mauvais que son adversaire.

PROPOS RECUEILLIS PAR CÉCILE CORNUDET

 

Bonus-malus : de nouvelles taxes et des coupons de réduction au programme de la
rentrée
[ 14/08/08 ] -

Après les voitures, le projet de loi de Finances devrait entériner l'extension du
« bonus-malus » à d'autres produits, sous une forme différente. Les discussions
vont bon train sur le choix des nouvelles cibles, entre les réfrigérateurs, les pneus,
les ampoules et les écrans plats.

L'idée est de créer une nouvelle taxe générale sur les activités polluante (TGAP) pour chaque famille de produits visée.

Changer le comportement d'achat des Français pour l'orienter vers
des produits moins gourmands en énergie sans que cela pèse sur le
budget de l'Etat. L'objectif du « bonus-malus » que s'apprête à valider
le projet de loi de Finances 2009 est ambitieux. Jean-Louis Borloo,
ministre de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable et de
 l'Aménage- ment du territoire (Meedat), avait promis d'étendre le dispositif, déjà appliqué aux voitures, à une vingtaine de familles de produits de consommation.

Après d'intenses discussions ces dernières semaines, le ministre semble
avoir gagné sur un point : l'architecture du futur mécanisme passera par la création de
nouvelles taxes et la distribution de coupons de réduction. Mais le nombre de
bonus-malus resterait limité. Côté malus, les réflexions sont plus avancées. L'idée est de
créer une nouvelle taxe générale sur les activités polluante (TGAP) pour chaque famille de
 produits visée. Celle-ci sera payée directement par les industriels, libre à eux de reporter
ou non l'augmentation sur la facture. L'argent pourra alors être versé dans des fonds
d'aide à l'acquisition de produits plus vertueux. Appliquer une taxe aux industriels est
simple, distribuer de petites sommes à 60 millions de Français est plus complexe. « Il y
avait trois solutions : baisser les prix sur les étiquettes, modifier les codes-barres en
magasin, où distribuer un coupon de réduction
, souligne un proche du dossier. La
troisième est la plus simple et la moins chère car elle ne nécessite pas de modifier les
programmes informatiques. Il se distribue chaque année 7 milliards de coupons.
Distributeurs et sociétés gestionnaires (Scancoupon et Sogec dans l'Hexagone) savent
mener ce genre d'opérations pour quelques centimes. »
Ce week-end, Carrefour offre
un bon de réduction de 3 euros à chaque conducteur faisant le plein dans ses magasins.
Ce sera la même chose dans le cas des bonus environnementaux pour les petites sommes
 : le consommateur remettra le coupon à la caisse. Au-dessus de 10 ou 20 euros de
réduction, pour des raisons de sécurité, il devra renvoyer son coupon à la société
gestionnaire et recevra un chèque.

Frilosité de Bercy

Selon nos informations, l'extension du mécanisme ne se ferait pas directement sur 20
familles de produit, mais plutôt sur quelques-unes, le temps de constater si le système est
 équilibré financièrement. Ce qui n'a pas été le cas pour les voitures. Outre la frilosité de
Bercy, le choix des produits s'avère également très complexe techniquement. Faut-il
compter uniquement les émissions de CO2 ou inclure un critère de recyclage ? Peut-on
favoriser systématiquement les produits les plus chers (souvent les plus vertueux) ?

Si le secret est bien gardé autour des familles visées afin de ne pas déséquilibrer le
marché (les consommateurs pourraient décider de reporter leurs achats), certaines sont
aujourd'hui en tête de liste. Les réfrigérateurs devraient ainsi faire partie de la première
fournée. Avantage : les étiquettes sur la consommation d'énergie sont déjà affichées et il
existe de réelles différences entre les produits A++ (les moins gourmands) et ceux de
classe D. En revanche, les lave-linge ne présentent pas assez d'écart. Pour les
réfrigérateurs, il devrait donc y avoir une TGAP sur les plus gros consommateurs de
courant. Et un bonus de quelques dizaines d'euros (sous forme de coupon) sur les plus
sobres. Pour les « pneumatiques verts », qui ont également été audités, il faudra
attendre que la norme sur l'adhérence à la route soit fixée afin de pouvoir chiffrer le gain
sur la consommation de carburant. Parmi les autres produits cités figurent les ampoules
électriques. L'application d'un malus sur les ampoules à incandescence est presque
certaine. Celle d'un bonus sur les ampoules basse consommation l'est beaucoup moins
(l'avantage ne serait que de quelques centimes). Bercy estime d'ailleurs que les
comportements d'achat peuvent changer uniquement avec des malus. Quant aux écrans
plats, les discussions se poursuivent sur l'opportunité d'introduire ou non un bonus-malus,
 avec un inconvénient : les appareils les plus sobres sont souvent les plus difficiles à
recycler.

Une chose est sûre, ces bonus-malus ne permettront pas au gouvernement d'éviter le
sujet de la taxe carbone, réclamée par les défenseurs de l'environnement. Officiellement,
le gouvernement continue de plancher sur le sujet. Officieusement, certains considèrent
que le niveau élevé des prix du pétrole fait déjà office de contribution énergie climat et
qu'il serait très difficile de prendre une telle mesure en plein débat sur le pouvoir d'achat.

JULIE CHAUVEAU
Par EXCOFFIER - Publié dans : Actualité politique nationale
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Vendredi 15 août 2008 5 15 /08 /2008 16:49
LE MONDE | 15.08.08 | 11h39  •  Mis à jour le 15.08.08 | 11h40

Sans décréter l'état d'urgence, le gouvernement a décidé de réagir à l'annonce du recul de la croissance de 0,3 % de l'économie française au cours du deuxième trimestre. Le premier ministre, François Fillon, a convoqué, dès lundi 18 août, les ministres concernés. Selon Christine Lagarde, ministre de l'économie, le but de cette réunion est bien de "déterminer comment boucler notre budget dans ce contexte économique difficile", a-t-elle précisé, vendredi dans un entretien au Figaro. Même si elle escompte une amélioration d'ici à la fin de l'année avec la baisse des matières premières comme de l'euro, Mme Lagarde considère "qu'il ne faut pas s'attendre à un bon troisième trimestre" et confirme donc l'entrée en récession de l'économie. Les hypothèses sur lesquelles ont été bâties les esquisses budgétaires, sur la base d'un taux de croissance de 1,7 % en 2008, devraient donc être révisées à la baisse, avec des arbitrages qui s'annoncent délicats avant la présentation du projet de loi de finances à la fin du mois de septembre. Alors que l'inflation reste au plus haut niveau sur un an (3,6 %), le gouvernement a, dans un arrêté publié jeudi au Journal Officiel, confirmé l'augmentation, dès le 15 août, de 2 % des tarifs de l'électricité et de 5 % du ceux du gaz.

Le ralentissement économique a déjà des effets directs sur l'emploi. Pour la première fois depuis 2003, l'économie française a détruit plus d'emplois qu'elle n'en a créés au deuxième trimestre 2008, a précisé l'Insee, jeudi, dans une note qui fait état d'un solde négatif de 12 200 postes. 70 700 emplois avaient été créés lors des trois premiers mois de l'année. Les effectifs de l'intérim ont baissé de 45 200 postes et de 9 000 dans les services. L'industrie continue de supprimer des emplois sous l'effet des restructurations et des délocalisations : 11 600 au deuxième trimestre et 44 000 en un an. Seule la construction reste un secteur favorable avec un solde positif de 8 300 postes en trois mois et 53 600 sur un an. Le gouvernement peut certes faire valoir que la crise affecte la quasi-totalité des pays européens. Au cours du deuxième trimestre, le produit intérieur brut de la zone euro a baissé de 0,2 % . Le recul est de 0,1 % pour l'ensemble des 27 pays de l'Union, selon les estimations publiées jeudi 14 août par Eurostat. Le coup de frein est d'autant plus net que le taux de croissance était encore en hausse de 0,7 % au premier trimestre. Dès ces résultats connus, François Fillon et Jean-Claude Juncker, premier ministre luxembourgeois et président de l'Eurogroupe, ont convenu, jeudi, d'engager "un débat approfondi sur la situation économique" lors de la réunion des ministres européens des finances, les 12 et 13 septembre à Nice. Une manière de confirmer que le gouvernement français continue d'attendre un assouplissement de la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) pour atténuer les conséquences de la crise.

Michel Delberghe
Par EXCOFFIER - Publié dans : Actualité politique nationale
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Jeudi 14 août 2008 4 14 /08 /2008 14:57


L'après-pétrole a déjà commencé
Même si le prix de l'essence a baissé ces dernières semaines, la plupart des économistes estiment que le prix du baril restera à la hausse. Partout des signes se multiplient qui annoncent de profonds bouleversements dans notre manière de consommer ou de travailler. La mutation, que les politiques espéraient étaler sur une vingtaine d'années, risque de se faire à marche forcée. Pouvoir d'achat en berne, baisse de la consommation, licenciements. Mais aussi, peut-être, coup de frein aux délocalisations et économie plus respectueuse de l'environnement


C'est génial, avec le prix de l'essence, nous n'avons eu presque personne sur la route hier soir alors qu'on est parti de Paris au pire moment, à 18 heures.» Cette réflexion entendue sur une plage chic de La Baule, le samedi du long week-end du 14 juillet, fait écho à la plainte d'un barman, employé d'un grand hôtel parisien : «Je ne m'en sors plus. J'habite en grande banlieue, je termine à 2 heures du matin et je dépense 300 euros d'essence par mois, alors que j'en gagne 1 300.» Indifférence des plus riches, secrètement ravis d'être encore plus privilégiés, appauvrissement des plus modestes, qui ne savent plus comment s'en sortir : la hausse du prix du pétrole, dont la plupart des experts pensent qu'elle sera durable - même si une baisse momentanée est possible -, bouleverse déjà le mode de vie des Français. En particulier celui des salariés qui ont émigré loin des villes en quête d'un logement accessible. Et si la «fin du pétrole» avait déjà commencé ? Et si les changements annoncés pour dans dix ou vingt ans étaient déjà là ? Perceptibles au quotidien, dans notre manière de consommer, de voyager, de travailler... (voir encadrés). Certains y verront tous les signes d'une régression, d'autres, les prémices d'un autre modèle de développement, dont le symbole serait la fin du règne automobile. «Pour la première fois depuis trente ans, dit en effet Jean-Marie Guidez, chercheur au Centre d'Etudes sur les Réseaux, les Transports et l'Urbanisme (Certu), on constate une baisse de la mobilité en voiture.» Et la consommation de carburants a fortement chuté en juin (-10%). Baisse conjoncturelle ou tournant historique ?Le Premier ministre chinois, lui, semble avoir déjà tranché. Il a confié à Carlos Ghosn, le patron de Renault et de Nissan, que son pays allait sauter une étape «pour sortir entièrement l'industrie automobile du pétrole», à l'avenir réservé aux industries chimiques et au transport aérien, pour lesquels aucune solution de remplacement n'est pour le moment possible. En clair, la voiture hybride - comme la Toyota Prius - est déjà un concept dépassé : en Chine mais aussi aux Etats-Unis, les politiques et les industriels n'envisagent plus l'automobile du futur qu'à «zéro émission». C'est-à-dire tout électrique. Et, aujourd'hui, le principal problème pour les grands constructeurs est de mettre en place dès 2011 des solutions viables, à grande échelle, pour éviter de se retrouver dans la situation de Kodak, relégué en troisième division par l'invasion du numérique que le groupe, jadis presque monopolistique, avait sous-estimé. L'autonomie des voitures électriques n'est pas (encore) suffisante ? Pas question d'attendre. Renault, qui a déjà signé des contrats d'équipement général avec Israël et le Danemark, prévoit de laisser dans la voiture un petit moteur thermique. Il permettra, en cas de panne ou de décharge excessive, de rejoindre la première station et de procéder à un échange de batteries - elle s seront louées, afin de faire bénéficier les consommateurs des innovations successives.
Tous les grands constructeurs sont dans les starting-blocks. Chacun a sa solution. Aucune ne peut résoudre les problèmes d'aujourd'hui. Par exemple, en 2015, la propulsion électrique ne représentera, dans la meilleure des hypothèses, que 5% des ventes mondiales. Soit tout de même 3 millions d'automobiles... Une goutte d'eau dans l'océan du parc mondial de près d'un milliard de voitures, de cars, de camions ! C'est donc à marche forcée qu'il va falloir s'adapter. Les salariés de Renault en savent quelque chose, qui vont subir les 6 000 suppressions d'emploi en Europe annoncées en juillet dernier. Les pêcheurs ont été les premiers à réagir, suivis des transporteurs routiers. En France, ces derniers accusent déjà un doublement du nombre de dépôts de bilan (1 128) au premier semestre 2008, comparé à la même période un an plus tôt. Premières victimes ? Les toutes petites entreprises avec un ou deux camions, assurant des transports de longue distance. Pour elles, le gazole peut atteindre le tiers des coûts. La situation est pire encore pour les ambulanciers ou les infirmières libérales, qui ne peuvent répercuter les hausses sur le prix de leurs prestations.
Le transport aérien va lui aussi accuser le coup. A 125 dollars le baril, le kérosène représente 30% des coûts d'exploitation d'une compagnie comme Air France. Deux fois plus qu'en 2004. Et encore, Air France-KLM est, elle, relativement privilégiée par rapport à ses consoeurs américaines, aux flottes obsolètes et dévoreuses de carburants. Selon International Air Transport Association (Iata), une augmentation de 1 dollar du baril entraîne un surcoût de 1,6 milliard de dollars pour la profession. Déjà 25 compagnies sur les 240 que regroupe Iata ont déposé leur bilan, au premier semestre 2008. Les autres réduisent leurs coûts et augmentent leurs prix; Air France a stoppé toute embauche et fait payer à ses passagers une surtaxe carburant proportionnelle à la longueur du trajet. Scandinavian Airlines (SAS) réduit la vitesse de croisière de ses avions. Et le pétrole cher a eu raison du patriotisme espagnol, la compagnie Iberia va finalement fusionner avec British Airways.
Mais les plus touchées sont les low-cost, qui ont beaucoup moins de marges de manoeuvre (le carburant peut atteindre la moitié des coûts). Air Berlin réduit de 30% le nombre de ses vols long-courriers. Ryanair, dont les bénéfices ont chuté de 85% au premier se mestre, en annonce 10% de moins l'hiver prochain. Pour le transport aérien, la rentrée risque d'être sanglante avec en filigrane cette évidence : un coût de plus en plus élevé pour les usagers, et des conséquences en chaîne sur le tourisme. Les Antilles resteront-elles une destination hivernale accessible ? Reviendra-t-on aux années 1960, où ce mode de transport était réservé aux voyages professionnels et aux déplacements des plus fortunés ? Tout comme la consommation de litchis frais ou bien de fraises en hiver...
D'ores et déjà, la hausse du prix de l'essence et du gazole a provoqué une réorientation brutale du budget des ménages qui se sont appauvris. «On rendait la monnaie à nos clients. Ce sont eux qui, maintenant, font l'appoint», constate un libraire. On sacrifie le superflu. Un signe ne trompe pas : Canal+ doit faire face à une baisse du nombre de ses abonnés, les nouveaux arrivants ne compensant pas le nombre des résiliations. Pour la première fois, France Télécom constate une diminution de la consommation de téléphone. Bouygues Télécom appelle ses gros clients pour, discrètement, proposer des rabais sur leurs forfaits lorsque ceux-ci s'approchent de l'échéance.
Un secteur est touché de plein fouet par cette chasse au «superflu» : l'édition; aussi bien les quotidiens et les magazines que les livres. Selon des sources internes, le groupe Hachette n'aurait atteint que 60% de ses objectifs en juin. La maison d'édition Fayard est en négatif, c'est-à-dire que les libraires lui ont rendu, en juin, plus de livres qu'ils n'en ont acheté ! Seuls les livres de poche tirent leur épingle du jeu.
Superflue également, la consommation d'alcool. «Nous sommes nous aussi touchés», reconnaît Pierre Pringuet, directeur général de Pernod Ricard. Superflus encore, les produits cosmétiques, pour une part croissante de la population ? L'Oréal a, pour la première fois, révisé à la baisse ses perspectives de croissance mondiale.
L'eau du robinet devient tendance, du moins dans les pays développés où elle est aussi - parfois plus - saine que l'eau en bouteille, lourde à transporter, donc consommatrice de pétrole et chère à l'achat. On constate aussi un recul des ventes de meubles, de vêtements et de voitures, même si le phénomène a été compensé au premier semestre par le bonus-malus écologique qui a dopé la vente de petites cylindrées.
L'indice de confiance des consommateurs est en chute libre alors qu'ils tiraient jusque-là l'économie : les experts redoutent une crise sévère, par l'effet cumulatif de la hausse des prix, de la baisse de la consommation et des restrictions de crédit. Dix dollars par baril de plus, c est 0,15 point de croissance en moins, selon les ordinateurs de Bercy.
L'effet sur l'aménagement du territoire est déjà sensible. Le modèle des hypermarchés de périphérie, souvent à plus d'une dizaine de kilomètres du domicile, est déjà obsolète, en raison des coûts de transport. «Les achats sont groupés et moins fréquents», reconnaît-on chez Carrefour. Les Français retrouvent goût au commerce de proximité, ainsi qu'aux achats en ligne. C'est tout le système de distribution qui risque d'être en crise. Va-t-on revenir, là aussi, aux années 1960, avec le retour de l'épicier du coin ? Ca ne se fera pas en un jour. Mais les esprits sont prêts : en cas de changement d'employeur, le premier critère pris en compte par les salariés français (56%) est désormais la localisation du nouvel établissement, son éloignement géographique et ses facilités d'accès. Le niveau de salaire proposé (44%) arrive derrière, selon un sondage Ipsos pour Manpower et «les Echos». Cette information n'est manifestement pas parvenue aux oreilles de Christine Boutin. Fin juillet, la ministre du Logement a présenté un projet de maison à 15 euros par jour dont personne n imagine qu'il puisse s'épanouir sur les terres onéreuses des centres- villes ou de leur proche périphérie. Au moment où la hausse du prix du pétrole remet en question l'étalement urbain, l'initiative gouvernementale paraît légèrement décalée.
Sombre tableau. Cette redistribution complète des cartes n'aura pas que des effets négatifs. Les spécialistes se demandent si le pic de la mondialisation des produits n'a pas été atteint cette année. 90% du transport de fret est assuré par voie maritime. Or le pétrole, c'est 60% des coûts d'un voyage entre l'Asie et l'Europe ! Dans l'immédiat, «notre seule possibilité consiste à réduire la vitesse et à augmenter le nombre de nos bateaux», explique Jacques Saadé (1). Le patron de CMA CGM, numéro trois mondial du trafic conteneurs, a fait baisser de 22 à 19 noeuds la vitesse moyenne de ses bateaux, dont le nombre est passé de 8 à 9 sur cette ligne.
«Acheminer un conteneur de Shanghai à la côte Est des Etats-Unis coûte 8 000 dollars, contre 3 000 en l'an 2000, quand le prix du baril était de 20 dollars», affirment les chercheurs Jeff Rubin and Benjamin Tal (2). Si le prix du pétrole atteint 150 dollars, le transport du même conteneur coûtera 10 000 dollars. «Pour des pays comme la Chine, où la majorité des exportations manufacturières ont une valeur ajoutée réduite, une augmentation des coûts du transport conduit à une réduction massive des gains qu'elle peut extraire du commerce international», pronostique Hélène Rey, professeur à la London Business School (3).
Du coup, «les entreprises vont se réorienter vers des pays proches de leur marché», confirme Carlos Ghosn. Pour la France, ce pourrait être la revanche de la Tunisie et du Maroc sur la Chine ! «L'envolée du prix des transports, ajoutée aux délais de livraison, aux problèmes de qualité et à l'espionnage industriel sont autant de motifs qui favorisent le retour de certaines industries en France, affirme Michel Ghetti, président du groupement France Industrialisation et Emploi. Le mouvement n'en est qu'à ses débuts mais il devrait s'amplifier.»
Coup de frein à la mondialisation, retour à une économie plus à l'échelle humaine : la hausse du prix du pétrole a, en outre, un effet positif sur l'environnement. «Plus efficace que toutes les taxes», reconnaît en sourdine Jean-Louis Borloo, ministre de l'Ecologie (voir aussi l'article de Fabien Gruhier p. 18). En attendant, les Français vont devoir accomplir à marche forcée une mutation douloureuse que les politiques et les spécialistes pensaient pouvoir étaler sur une vingtaine d'années. «Nous allons payer le manque d'anticipation des dirigeants, prévoit le député Vert Yves Cochet. Les difficultés ne font que commencer.» Eternelle imprévoyance...

(1)«Le Figaro» du 2 juillet 2008.
(2) CIBC World Markets, 27 mai 2008.
(3) "Les Echos" du 3 juillet 2008.

 

Airy Routier, Agathe Logeart, Nicole Pénicaut, Sylvie Véran
Le Nouvel Observateur
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